Historique

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Le festival interculturel du conte du Québec : du passé à l’avenir
Un regard sur le passé: de l’extinction du conte au festival de conte

Marc Laberge

En ce temps-là, au Québec, le conte était présent partout : dans les villes comme dans les campagnes, dans les maisons, à la veillée au coin du feu, à l’école… Il était un mode de transmission des histoires, des savoirs et des légendes. Ce temps-là, c’était jusqu’au début du XXe siècle. Puis, le conte s’est effacé jusqu’à sombrer dans l’oubli pendant la première moitié du XXe siècle. En cause : l’émergence du livre de poche et la scolarité centrée sur le livre; puis, vers 1930, la radio élargit le champ de l’information et du divertissement ; quelque vingt ans plus tard encore, la télévision anéantit quasi complètement la tradition orale.

Seules, quelques traces subsistent dans les années ’80 : le Festival d’Eté de Québec propose un événement de contes ; à Montréal, les soirées de racontage et le Montreal Storytelling Club rassemblent toutes les quinzaines une poignée de passionnés du conte ; la « Fête autour du Conte » au Musée de la Civilisation de Québec attire essentiellement un important public scolaire.

Ces manifestations ponctuelles ne trouvent pas vraiment écho dans la société. Le public, captivé par l’essor considérable de l’audiovisuel et l’émergence du monde virtuel, n’est plus réceptif aux veillées contées.

 

En Europe, le même phénomène a repoussé le conte au rang des souvenirs des aînés, les plus jeunes préférant les medias tels que radio et télévision. L’avènement de l’automobile et de la société de consommation a ouvert le succès aux sorties et aux vacances lointaines et renvoyaient les veillées contées en famille et entre voisins aux oubliettes de l’histoire.

Pour un temps seulement. L’aventure par procuration via la télévision, la neutralisation de l’imaginaire ainsi que la perte progressive du contact humain direct laissent un vide. En France, dès les années ’70, fleurissent ici et là dans des festivals, des concours de conteurs amateurs, et apparaissent ainsi les premières tentatives de construction d’un champ artistique. C’est le conteur originaire de Bretagne, Lucien Gourong qui crée en 1979 au Centre Culturel de Chevilly-Larue le premier festival de contes en France. Un magnifique tremplin pour le conte et l’émergence d’un renouveau : le conte quitte l’intimité des familles et réunions de tout genre pour s’exprimer sur scène.

 

Lors de tournées en France, en Suisse et en Belgique au début des années ‘90, j’ai pris la dimension du phénomène. Des Festivals de contes se créaient, se multipliaient et se développaient avec succès un peu partout.

Alors, pourquoi ne pas tenter l’aventure au Québec ?

C’est parti en 1993! Le Festival interculturel du conte de Montréal, le premier du genre au Québec, tient l’affiche sur une période de dix, en octobre 1993. Une première édition modeste certes, mais qui jette les bases des objectifs qui présideront à son existence pendant les onze éditions suivantes.

L’objectif premier vise à valoriser et promouvoir la parole contée comme patrimoine culturel commun à toutes les civilisations. Le conte est en effet une expression artistique et littéraire qui se perd dans la nuit des temps et qui est l’apanage de tous les peuples de la Terre. Cet état de fait génère le deuxième fondement du festival : l’interculturalité. Le festival privilégie la rencontre avec des conteurs issus d’autres cultures. Le conte est un dénominateur commun à tous les peuples qui, chacun à sa manière, abordent des thèmes universels et par là, transcendent toute forme de clivage : la diversité de chacun fait la richesse de tous.

Jouant sur tous les paramètres – la réalité pluriethnique du Québec, les lieux les plus divers, en ville et en région, les thèmes, les styles, les spectacles collectifs ou en solo, et surtout les événements phares tels que la Grande Nuit du Conte et le Marathon du conte – le festival a grandi, est devenu « Le Festival interculturel du conte du Québec ».  Le Marathon du conte qui clôture le festival en dix heures ininterrompues avec quelque quarante conteurs confirmés et émergents, québécois et étrangers, est une véritable vitrine interculturelle de l’art du conte et des conteurs.

Par sa programmation riche et diversifiée, le festival a rencontré son troisième objectif en devenant un pôle de rencontre pour les conteurs, le public, les programmateurs, les organisateurs de festival et les journalistes culturels, d’origines et de cultures différentes. Cet effet rassembleur et la signature de protocoles d’accord de collaboration entre les festivals qui ont fleuri tant au Québec que dans la Francophonie et même au-delà de celle-ci, contribuent à un formidable effet de levier tant pour les conteurs confirmés que pour les conteurs émergents. Les festivals tissent des liens entr’eux et les échanges d’artistes qui s’ensuivent assurent une belle visibilité aux conteurs et une solide assise à l’art du conte.

 

1993 – 2013… Le temps de la relève est arrivé. Après 20 ans de pilotage du festival, je passe la main à Stéphanie Bénéteau.

Nul doute que son expérience du conte et ses qualités artistiques donneront un souffle nouveau et un regain de dynamisme au Festival.

 

Ce texte est apparu la première fois dans le Bulletin du Regroupement du conte au Québec numéro 36, juin, 2015.

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