Mot de la directrice artistique

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Si le conte est un art ancien, sa pratique contemporaine est relativement récente. Le mot « conte » évoque chez certains les films de Disney et une saveur d’innocence incompatibles avec un art moderne. Pourtant, l’art du conte puise ses sources dans les littératures orales qui ont précédé et nourri la littérature écrite. Les grands récits de la tradition mondiale furent chantés, déclamés, joués et dits par les troubadours, les griots, les aèdes et les bardes plusieurs millénaires avant l’arrivée de l’écriture. Les pièces de Shakespeare et les textes d’Homère sont nés de cette tradition, qui nous a donné les mythes, épopées, légendes et récits historiques qui appartiennent au patrimoine littéraire mondial et qui résonnent encore aujourd’hui à travers les pièces de théâtre, films, romans et poésies contemporaines. Les  artistes conteurs déclinent, réinterprètent et réinventent cette grande tradition orale sous une multitude de formes toutes plus riches les unes que les autres.

Le programme de la 14e édition du Festival interculturel du conte de Montréal témoigne de cette diversité et revendique la contemporanéité de cet art millénaire. Certains artistes de cette édition nous amènent le conte dans sa forme la plus pure, transmettant les récits de leurs traditions diverses avec une simplicité et une profondeur désarmantes. D’autres puisent dans la littérature et le théâtre, nous proposant des récits inspirés de Shakespeare, du grand auteur martiniquais Patrick Chamoiseau ou du mythe grec d’Antigone. D’autres encore nous présentent des récits de création qui explorent des thématiques contemporaines comme la surconsommation, la réalité LGBTQ et les inégalités sociales.

L’interculturalité fait partie de l’ADN du Festival depuis sa fondation en 1993. Si cela signifie que des artistes de tous horizons occupent nos scènes, cela témoigne également du métissage culturel qui est désormais une réalité de nos villes modernes. Ainsi, cette année, nous recevons le conteur Ladji Diallo,  né à Paris de parents maliens, qui raconte entre autres des contes des Pyrénées, sa région d’adoption. Nous recevons également Jean-Jacques Fdida, un Tunisien sépharade d’origine qui a grandi dans le quartier de Belleville, au carrefour des cultures et des influences du monde. La Beauceronne Jeanne Ferron raconte Shakespeare, le Guyanais Tuup explore une ancienne légende indoue et la Québécoise Nadine Walsh relate l’épopée sumérienne de Gilgamesh. L’interculturalité n’est pas un ghetto qui emprisonne les artistes dans un folklore stéréotypé, mais un joyeux métissage d’imaginaires qui témoigne non seulement de la diversité de notre culture urbaine, mais aussi de la complexité de nos identités individuelles.

Cette année, nos deux porte-parole témoignent de cette rencontre féconde d’imaginaires. Chloé Sainte- Marie et Joséphine Bacon poursuivent depuis des décennies un dialogue entre deux nations, deux cultures, deux identités. L’amitié  entre la Blanche et l’Innue fait fleurir les mots et danser la langue. À l’image de notre festival de contes, leur collaboration et leur complicité constituent un riche terreau de possibilités artistiques et humaines.

Le conteur et musicien Mathieu Lippé a déjà dit : « Le conte n’a jamais eu d’avenir. Il se vit dans le présent. » Au final, comme tout grand art, le conte à son meilleur permet aux spectateurs et à l’artiste de se fondre dans une expérience jouissive et fertile du présent. J’ai hâte de vivre cela avec vous !

Stéphanie Bénéteau

Directrice artistique